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← Épisode 10 : 🇸🇩 LE DERNIER MESSAGE DE MUZNA | Le désert gardait son secret.
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0:03 Vous écoutez l'ombre d'El Gali, le podcast criminel qui raconte les histoires de celles et ceux qu'on ne doit pas oublier. [musique]
0:32 Pendant près de 6 mois, leurs familles ont attendu un appel qui n'est jamais venu. Puis un jour, à environ 400 km de toute ville, au milieu du désert libyen, des hommes ont découvert une voiture blanche. Autour d'elle, des vêtements, des bagages, des traces de pas et des corps.
0:50 Mais à l'intérieur de cette voiture se trouvait autre chose, une simple feuille de papier, quelques lignes écrites par une femme qui avait compris que personne n'arriverait probablement à temps pour les sauver. Elle s'appelait Musna Seif al-Din Hassan.
1:07 Et parmi ses dernières volontés, il y avait une demande étonnante, donner de l'eau à ceux qui passeraient auprès d'elle. Avant de commencer, je dois vous prévenir. Cette histoire est un peu particulière. Habituellement, dans l'ombre d'El Gali,
1:23 il y a un meurtrier, un visage, un nom, quelqu'un que l'on recherche, quelqu'un que l'on finit parfois par arrêter, juger et condamner. Dans l'histoire que je vais vous raconter aujourd'hui, et bien, il n'y en a pas. Ou plutôt, l'assassin est invisible. Il n'a ni
1:43 visage, ni voix, ni mobile. Il ne tient aucune arme entre ses mains. Il est immense, silencieux et il était partout autour d'eux. Le désert, la chaleur, la soif l'isolement et le temps qui passe. [musique] Et pourtant lorsque tout se termine, le
2:04 résultat ressemble terriblement aux histoires que je vous raconte habituellement. Il reste des victimes des familles brisées des parents qui attendent un retour qui ne viendra jamais des proches endeuillés des questions des regrets et des vies interrompues.
2:22 Voilà pourquoi j'ai voulu exceptionnellement raconter cette histoire dans l'ombre d'El Gali. Parce qu'au-delà des crimes et des enquêtes, ce podcast raconte avant tout des histoires humaines. Et celle-ci mérite d'être entendue. Nous sommes en 2020.
2:39 Le monde traverse une période que nous connaissons tous. [musique] La pandémie de Covid-19 a bouleversé les frontières, les voyages et la vie quotidienne de millions de personnes. Parmi elles, [musique] se trouve une jeune soudanaise. Elle s'appelle Musna Seifaldin Hassan.
2:56 Elle a 32 ans. Et avec sa mère, Musna doit rejoindre la Libye. Et initialement, rien ne prévoit qu'elle traverse le Sahara en voiture. Le retour devait s'effectuer par avion, un trajet classique, des aéroports, des contrôles des salles d'embarquement
3:14 puis l'arrivée auprès de leurs proches. Mais les restrictions sanitaires bouleversent leurs plans. Le voyage échoue. [musique] Musna et sa mère se retrouvent alors devant un choix. Attendre encore ou trouver un autre moyen de rejoindre la Libye. Elles choisissent la route.
3:32 Sur une carte le principe paraît relativement simple. Partir du Soudan remonter vers le nord traverser l'immensité désertique séparant les deux pays puis atteindre Koufra dans le sud-est de la Libye. Mais une carte ne montre pas réellement ce que représente le Sahara.
3:51 Elle ne montre pas [musique] l'absence de ville, l'absence de station-service, l'absence d'ombre. Elle ne montre pas ces centaines de kilomètres où un être humain peut disparaître sans que personne ne sache précisément où commencer à le chercher. Mais surtout,
4:07 une carte ne [musique] montre pas ce qui se passe lorsqu'une voiture s'immobilise. Muzna et sa mère ne sont pas seules. D'autres voyageurs effectuent le trajet. Hommes, femmes, enfants. Au total, 21 personnes prennent place dans le véhicule. Le 7 août 2020, selon le témoignage
4:26 familial rapporté dans la presse soudanaise, ils quittent El Fasher, direction la Libye. Ils avancent vers le nord. Pendant quelque temps, les familles parviennent encore à communiquer avec eux. Puis, vient le dernier contact. Et après cela, plus rien.
4:46 Les téléphones ne répondent plus, aucun message, aucun appel. Le véhicule n'arrive pas à destination. Une journée passe, puis une autre. Les proches commencent à s'inquiéter. Des autorités sont prévenues, des recherches sont entreprises. Mais rechercher une voiture dans cette
5:05 partie du monde revient à rechercher un petit point dans une immensité presque sans limite. Si le conducteur s'est écarté de la piste, s'il a suivi une mauvaise direction, [musique] s'il a essayé de contourner un obstacle, quelques kilomètres d'erreur peuvent
5:21 suffire à rendre les recherches extrêmement difficiles. Et le véhicule reste introuvable. Les jours deviennent des semaines, puis les semaines deviennent des mois. Septembre, octobre, [musique] novembre, décembre, janvier.
5:41 Pendant tout ce temps, des familles attendent. Un père attend sa fille, des enfants attendent leur mère. Des frères et des sœurs espèrent recevoir un appel. Mais quelque part, très loin de Koufra, une voiture blanche est déjà immobilisée dans le [musique] désert.
5:58 Et autour d'elle, le vent. Le sable [musique] commence lentement à recouvrir les traces de ce qui s'est passé. 10 février 2021, près de 6 mois ont passé. À Koufra, les autorités reçoivent un signalement concernant un véhicule se trouvant très loin [musique] dans le désert.
6:19 Une équipe est envoyée sur place. Il faut parcourir environ 400 km au sud-est de Koufra. Puis finalement, ils l'aperçoivent. Une voiture blanche, immobile. Lorsqu'ils approchent, ils comprennent immédiatement que quelque chose de grave s'est produit.
6:38 Des vêtements se trouvent autour du véhicule, des bagages, [musique] des effets personnels. Et dans le sable, des traces de pas. Les photographies diffusées ensuite par le parquet de Koufra montrent ces marques autour de la voiture. Des personnes ont marché ici.
6:55 Elles ont quitté le véhicule. Elles ont exploré les environs. ? Nous ne le [musique] savons pas. Peut-être cherchaient-elles une piste. Peut-être de l'aide. Peut-être simplement quelque chose à l'horizon. Nous ne leur inventerons pas des gestes ou des paroles que personne n'a pu
7:13 entendre. [musique] Mais nous savons ce que les hommes vont découvrir ensuite. Des corps. Huit au total. Cinq hommes, trois femmes. Trois dépouilles se trouvent à l'intérieur du véhicule, les autres à proximité. Mais immédiatement, un problème apparaît.
7:32 Lorsque le véhicule est parti du Soudan, ils étaient 21. Ici, il n'y en a que huit. 13 personnes manquent à l'appel. Et en examinant les affaires laissées dans la voiture, les enquêteurs découvrent une feuille de papier. Dessus, quelqu'un a écrit quelques lignes.
7:53 Pour comprendre ce qui s'est probablement joué autour de cette voiture, il faut oublier quelques instants notre [musique] quotidien. Chez nous, lorsqu'une voiture tombe en panne, nous sortons notre téléphone. Nous appelons quelqu'un. Nous attendons.
8:06 Une dépanneuse finit par arriver. Dans cette partie du Sahara, une panne peut signifier tout autre [musique] chose. Il n'y a pas forcément de réseau, pas de maison derrière la prochaine dune, pas de station service, pas de robinet. Et lorsqu'on voyage à 21 personnes, les
8:23 réserves disparaissent rapidement. À cet instant, l'eau cesse d'être simplement de l'eau. Elle devient [musique] du temps. Une bouteille représente des heures. Quelques gorgées peuvent représenter une journée supplémentaire. Et chaque fois que quelqu'un boit,
8:40 il en reste un peu moins pour les autres. Parmi ces voyageurs se trouvent des enfants, des femmes, des hommes, peut-être des personnes plus fragiles que d'autres. Comment ont-ils partagé ce qu'il leur ? Nous l'ignorons. Combien de temps ont-ils [musique] ?
8:57 Nous l'ignorons également. Dans quel ordre sont-ils ? Personne ne peut aujourd'hui l'établir avec certitude. Et je tiens à le dire parce que parfois, respecter les victimes signifie également accepter de ne pas remplir les silences avec notre imagination. Mais à un moment,
9:14 Muzna comprend probablement que les chances de sortir vivants de cet endroit deviennent extrêmement faibles. Alors, elle prend une feuille et elle écrit. La feuille retrouvée parmi les affaires est ensuite photographiée et rendue publique par le parquet de Koufra.
9:30 Muzna commence [musique] par s'adresser à celui qui la découvrira. Elle laisse le numéro de téléphone de son frère, Mohammed Seif al-Din, comme si elle voulait s'assurer d'une dernière chose, que celui qui trouverait cette voiture puisse retrouver sa famille.
9:47 Puis, viennent quelques phrases. Je vais vous en restituer le sens au plus près en français. Musna confie les siens à Dieu. Elle demande pardon de ne pas avoir réussi à ramener leur mère auprès de la famille. Elle adresse son amour à son père et à Nasser.
10:05 Elle demande que l'on prie pour eux, que l'on demande à Dieu de leur accorder sa miséricorde, que du Coran soit récité en leur mémoire. Puis, viennent ses derniers mots, les plus marquants. Elle demande que l'on réalise un sabil ici, un point d'eau,
10:23 une eau offerte gratuitement [musique] aux voyageurs. Imaginez simplement ce que représente cette demande. Musna est perdue au milieu du désert. Elle manque elle-même de ce qui permet de rester en vie. Et pourtant, elle pense à celui qui passera auprès d'elle,
10:40 à quelqu'un dont elle ne connaîtra jamais le nom, quelqu'un qui pourrait un jour se retrouver exactement au même endroit. Elle ne demande pas seulement "Souvenez-vous de nous." Elle demande "Faites-en sorte que cela n'arrive pas aux autres." Nous ignorons combien de temps Musna a
10:57 vécu après avoir posé son stylo. Mais après de 6 mois après sa disparition, son message, lui, vient d'arriver à destination. La découverte de la lettre bouleverse ceux qui la lisent. Mais pour les secours, le travail n'est pas terminé. Il manque toujours 13 voyageurs.
11:15 Les équipes de Koufra commencent alors à fouiller les environs. Pendant 2 jours, elles parcourent cette immense zone désertique. Et progressivement, elles découvrent d'autres victimes. Huit corps supplémentaires, [musique] quatre femmes et quatre enfants.
11:32 Selon le récit publié par Darfour24 à partir des informations des équipes de secours, certains enfants sont retrouvés blottis contre leur mère. À cet instant, le bilan est désormais de 16 corps retrouvés. Mais ils étaient 21. Il manque donc encore cinq personnes.
11:53 Au 13 février 2021, elles sont toujours considérées comme disparues. Et malgré les recherches effectuées pour préparer ce récit, je n'ai trouvé aucune source suffisamment solide permettant de vous affirmer aujourd'hui que leurs dépouilles ont finalement été retrouvées.
12:08 Alors, je préfère vous dire simplement nous ne savons pas. Et parfois, dans une histoire vraie, ces trois mots sont plus importants que n'importe quelle conclusion inventée. Pendant ce temps, la photographie du message de Musna commence à circuler en Libye, au Soudan,
12:27 puis bien au-delà. Des milliers de personnes découvrent cette jeune femme qu'elles n'ont jamais rencontrée. Elles découvrent son histoire, sa mère, la voiture, le désert, mais surtout sa dernière demande, de l'eau. Très rapidement, une idée apparaît,
12:46 puis une mobilisation. Des Soudanais et des Libyens souhaitent réaliser la volonté de Musna. Un nom commence à circuler, Bir Musna, le puits de Musna. Des appels sont lancés, des personnes veulent participer et progressivement ce qui n'était que de simples mots écrits
13:05 sur une feuille au milieu du Sahara commence à devenir un véritable projet. La Ligue islamique mondiale s'engage à son tour dans des actions réalisées en mémoire de Musna et des victimes. Puis, au printemps 2021, un projet de forage est lancé au Darfour du Nord.
13:23 Pas exactement sur le lieu de la mort de Musna en Libye, je tiens à le préciser. Mais sur sa terre soudanaise, dans une région où l'accès à l'eau est lui aussi essentiel. Le 31 mai 2021, dans la région de Darma, les travaux commencent. Les machines creusent, le forage descend
13:41 dans le sol jusqu'à atteindre la nappe. Et puis, quelque chose remonte. De l'eau. Quelques mois auparavant, Musna se trouvait au milieu du désert libyen avec sa mère et leurs compagnons [musique] de voyage. Ils auraient probablement donné tout ce
13:58 qu'ils possédaient pour quelques litres supplémentaires. Et maintenant, de l'eau sort de terre en mémoire de cette jeune femme. Le projet doit permettre d'aider plusieurs villages de la région. Des habitants viendront y chercher de l'eau. Des familles, des personnes âgées, des
14:15 enfants. La plupart n'auront jamais rencontré Musna. Certains ne connaîtront peut-être même jamais son histoire. Mais ils pourront boire. Et quelque part, la dernière volonté de cette femme aura été entendue. Il existe des monuments faits de pierre,
14:32 des plaques portant [musique] des noms, des statues, des lieux où l'on vient déposer des fleurs. Musna aura eu autre chose. De l'eau. La même chose qui lui avait tellement manqué lorsqu'elle en avait le plus besoin. Au début de cette histoire, je vous
14:49 avais dit qu'elle était particulière. Parce que cette fois, nous n'avions pas d'assassin, pas de suspect, pas d'interrogatoire, pas de procès, pas de condamnation. Personne ne terminera derrière les barreaux. Parce que l'ennemi était tout autour d'eux. Invisible, silencieux,
15:09 immense. Le désert. Mais les victimes, elles, étaient bien réelles. Elles avaient des familles, des personnes qui les aimaient, des endroits où elles voulaient arriver, des projets pour le lendemain, comme vous, comme moi, comme chacun d'entre [musique] nous
15:28 lorsque nous fermons la porte de notre maison en pensant naturellement que nous reviendrons. Ces 21 personnes étaient simplement parties [musique] quelque part. Elles avaient une destination, Koufra. Des proches les attendaient et elles ne sont jamais arrivées.
15:44 Pendant près de 6 mois, leurs familles ont vécu avec cette terrible incertitude. Puis un jour, le désert a commencé à rendre ses victimes. Une voiture, huit corps, puis huit autres et cinq personnes dont le sort restait encore inconnu dans les dernières
16:02 informations que nous avons pu retrouver. Mais le désert a également rendu autre chose, une feuille de papier. Et c'est peut-être cela que j'aimerais que nous retenions aujourd'hui. Parce que lorsque Musna comprend qu'elle risque de mourir, elle ne demande pas seulement que l'on
16:17 pense à elle, elle pense encore aux autres, à celui qui passera demain, à une famille, à un enfant, à un voyageur qu'elle ne rencontrera jamais. Et elle demande simplement qu'ici, quelqu'un puisse trouver de l'eau. Quelques mois plus tard, à des centaines
16:36 de kilomètres de l'endroit où sa vie s'est arrêtée, une machine creuse la terre, des hommes attendent, puis soudain, l'eau remonte. Alors peut-être que cette histoire ne doit finalement pas se terminer devant cette voiture blanche abandonnée dans le désert.
16:50 Peut-être doit-elle se terminer ici, devant cette eau qui jaillit. Parce que Musna n'a pas pu terminer son voyage, mais ses mots, eux, sont arrivés jusqu'à nous. Musna Seif al-Din Hassan avait 32 ans. À Musna, à sa mère, aux femmes, aux hommes,
17:10 aux enfants qui voyageaient avec elles, à leurs familles et aux cinq voyageurs dont le sort demeure incertain dans les dernières informations disponibles. Cette histoire vous est dédiée. À bientôt dans l'ombre d'El Gali.