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← Épisode 4 : 🇪🇬 LA BOUCHERIE DES FEMMES: L'histoire méconnue de Raya et Sakina
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0:03 Vous écoutez l'ombre d'El-Guelil, le podcast qui explore les histoires où la lumière peine à percer. Parce que derrière chaque ombre, il y a un nom et une vérité. Ici, nous donnons une voix à ceux qu'on n'a pas entendu. Nous marchons dans les pas de vies
0:18 brisées et nous laissons les silences nous guider vers ce qui a été perdu. Chaque histoire est un voyage au cœur de l'humain, un chemin où l'émotion, la douleur et l'espoir s'entremêlent. Installez-vous. L'histoire que vous allez entendre mérite enfin d'être racontée.
1:01 Ce soir, je vous emmène dans une ville que vous connaissez peut-être, Alexandrie, la grande cité méditerranéenne d'Égypte, carrefour de civilisations, port de toutes les migrations, ville de lumière et de sel. Mais ce soir, je vous emmène dans ses ruelles les plus
1:22 sombres, dans un quartier que ses habitants évitaient de traverser la nuit, un quartier où des femmes disparaissaient et où les morts dormaient sous les carreaux. Cette histoire se passe au tournant des années 1919 à 1921. L'Égypte est sous occupation britannique, le peuple se
1:44 soulève, la police est dépassée, détournée, occupée ailleurs et dans ce chaos discret, deux sœurs venues du bout du pays ont compris quelque chose que personne n'avait vu venir. Leur nom Raya et Sakina. Ce sont les premières tueuses en série de l'histoire égyptienne moderne.
2:05 17 victimes [musique] en moins de 2 ans. Et pourtant, vous n'en avez probablement jamais entendu parler. Pas en français en tout cas. Ce soir, on répare ça ensemble. Pour comprendre Raya et Sakina, il faut d'abord comprendre d'où elles viennent.
2:25 Pas d'Alexandrie, non. Elles viennent de la Haute-Égypte, de ces villages de l'intérieur où la vie était dure, sèche et sans pitié. Raya naît vers 1875, [musique] Sakina, sa petite sœur, vers 1885. 10 ans d'écart entre elles. Leur père disparaît très tôt, mort ou parti, les
2:47 sources ne s'accordent pas. Ce qui est sûr, c'est que leur mère, décrite comme une femme froide, incapable de tendresse, les élève seules avec un frère aîné qui enchaîne les malchances. La misère, c'est leur premier souvenir. La misère, c'est leur première langue.
3:05 La famille migre d'abord à Beni-Suef, [musique] puis à Kafr El-Zayat, dans le delta du Nil. C'est là que Raya commence à travailler dans les champs de coton. C'est là aussi, dit-on, que les deux sœurs sont initiées très jeunes au seul commerce qui leur est accessible, la
3:23 prostitution clandestine. Leur propre mère, racontent certaines [musique] sources, les y aurait poussées. Raya se marie. Son mari, Hasballah Saïd, est un homme faible, voleur à la petite semaine, gardien de nuit qui vole dans les usines où il est censé faire la
3:42 ronde. Ils ont plusieurs enfants ensemble. Quatre mourront en bas âge de malnutrition. Une seule survit, Badia. Elle a 9 ans quand tout commence. Elle verra tout. En 1918, Sakina s'installe à Alexandrie avec son mari dans [musique] le quartier
4:02 de Labbane. Raya la rejoint peu après avec sa propre famille. Sakina divorce rapidement de ce 1er mari, épouse Mohamed Abdel Aal, leur voisin. Et les deux sœurs et leurs deux maris sont désormais réunis dans la même ruelle, sous le même toit, avec les mêmes ambitions.
4:23 Alors, imaginez Alexandrie en 1918, une ville cosmopolite comme il en existe peu au monde à cette époque, des Grecs, des Italiens, des Juifs, des Anglais, des Égyptiens de toute origine, tous mêlés dans le même port, le même marché, les mêmes ruelles. Une ville qui
4:42 sent le sel, les épices et l'argent. Le quartier de Labbane est au cœur de cette ville-là. Il relie les places de Menasheya et d'Al Labbane, des lieux de rencontres, [musique] de commerce, de vie nocturne. Les communautés grecques et anglaises y tiennent des boutiques d'outillage
5:00 électrique. Les cafés restent ouverts tard. Et dans les ruelles qui partent de la place principale, les maisons closes prospèrent, tolérées, encadrées et taxées par l'administration coloniale. C'est dans cette ruelle-là que l'on appellera plus tard la rue des Sept
5:18 Nonnes ou la rue des Sept Filles, que Raya et Sakina s'installent. Une adresse à deux pas du commissariat de police. Ironique, vous ne trouvez ? Entre 1917 et 1919, les deux sœurs montent leur affaire. Elles ouvrent plusieurs maisons closes clandestines,
5:37 plus rentables que les officielles, sans les taxes [musique] ni la surveillance médicale. Elles gèrent, recrutent, organisent. Elles connaissent leurs femmes, leurs habitudes, leurs clients. Elles savent qui porte de l'or, qui a de l'argent et qui est seule.
5:57 Et puis un jour, quelque chose bascule, un calcul froid, une opportunité entrevue. Pourquoi seulement prendre 50 % des gains d'une femme [musique] quand on peut prendre tout ce qu'elle possède une seule fois pour ? La première victime s'appelle Kadra.
6:19 Elle a 45 ans. C'est une prostituée qui travaille pour Raya et Sakina depuis des années. Elles la connaissent, elles lui font confiance, ou du moins elle leur fait confiance, elle. Le problème, c'est que Kadra leur ment. Elle dissimule une partie de ses gains.
6:37 Et quand Raya et Sakina s'en aperçoivent, elles réclament leur part, 50 % comme convenu. Kadra nie ou minimise ou promet de rembourser. Ce jour-là, quelque chose se fracture dans l'esprit de Raya. Ce n'est pas de la colère, c'est plus froid que ça,
6:57 c'est un calcul. Kadra est invitée à venir manger. On lui offre à boire, de l'alcool mêlé de haschich, assez pour ramollir les jambes et brouiller les pensées. Et pendant qu'elle est là, affaiblie, désorientée, les hommes entrent dans la pièce. Un lui tient les jambes,
7:18 un autre les bras, un troisième immobilise la tête, et le quatrième, Asballah, le mari de Raya, pose un mouchoir mouillé sur son visage et appuie et maintient et attend. Kadra ne résiste plus très longtemps.
7:38 Ensuite, les hommes retirent les bijoux, les vêtements de valeur, tout ce qui se revend. Puis, ils soulèvent les carreaux du sol, creusent, posent le corps, reposent les carreaux et par-dessus les carreaux, de l'encens pour couvrir l'odeur. C'est aussi simple que ça.
7:59 Et ça a marché. Entre le 20 décembre 1919 et le 12 novembre 1920, le gang tue 17 fois. 11 mois, 17 femmes, une cadence presque mensuelle. La mécanique se perfectionne et se ritualise. C'est Raya et Sakina qui chassent dans
8:21 les marchés, dans les cafés, dans les rues. Elles cherchent un profil précis, une femme qui porte de l'or visible, une femme seule ou vulnérable, une femme qu'elles connaissent ou qu'elles peuvent approcher naturellement. Et l'approche est toujours douce, toujours aimable.
8:38 "Viens prendre le thé chez moi. J'ai quelqu'un à te présenter, un homme riche. Il te cherche justement. Viens, je vais te lire l'avenir dans le marc de café." Des prétextes ordinaires, des invitations banales, des femmes qui ne se méfient pas
8:56 parce que ce sont deux autres femmes qui les invitent, parce que la maison est connue, parce que Raya et Sakina sont des visages familiers du quartier. Une fois dans la maison, la victime boit, boit et reboit. On la fait boire encore et encore.
9:15 L'alcool est mêlé de hachich, parfois d'autres substances, et quand elle est suffisamment engourdie pour ne plus résister efficacement, les hommes sortent de l'ombre. Quatre hommes pour une femme, un système parfaitement rodé, le linge mouillé,
9:29 l'asphyxie, la mort rapide, silencieuse, sans bruit pour les voisins. Ensuite, les bijoux arrachés, les vêtements précieux mis de côté, le corps emmailloté dans des chiffons, [musique] les carreaux soulevés, le trou creusé, le corps déposé, les carreaux replacés, l'encens allumé.
9:47 Et le lendemain matin, Raya et Sakina vont vendre l'or à l'orfèvre du marché, tranquillement, sourire aux lèvres, comme si de rien n'était. 15 novembre [musique] 1920. Dans le quartier de Laban, un vieil homme fait des travaux dans un immeuble que sa
10:05 famille gère, un immeuble autrefois loué par Sakina. Il creuse pour réparer une canalisation d'eau. Sa pioche cogne quelque chose de dur. Il creuse un peu plus et ses mains trouvent, sous quelques centimètres de terre, ce qui ressemble à un os. Puis un autre, puis le contour
10:24 inimitable d'un crâne humain. Il se précipite au commissariat. Raya et Sakina sont arrêtées presque immédiatement. Elles nient d'abord, puis s'accusent mutuellement. Chacune rejette la faute sur l'autre, sur les hommes, sur les circonstances.
10:39 Elles se présentent comme des victimes contraintes par leurs maris. La vérité sort d'une toute autre bouche. Badia a 9 ans. Elle est la fille de Raya et depuis des mois, elle observe tout à travers un trou dans le mur de la maison familiale. Elle a vu les femmes entrer,
10:58 elle a entendu les bruits, elle a vu les hommes creuser sous le sol. Quand la police l'interroge, cette petite fille de 9 ans, elle dit d'abord "J'ai peur." L'enquêteur lui demande "Peur de ?" Elle répond
11:20 "Peur de ma mère, peur du mari de ma mère, peur de Sakina, enfin de tous ces gens." Et puis elle parle. Elle dit tout. Elle a assisté en cachette à l'assassinat de moins cinq femmes. Elle les a vu entrer vivantes dans cette maison et elle a vu les carreaux replacés
11:41 ensuite. Mai 1921, le tribunal mixte d'Alexandrie est plein à craquer. La presse égyptienne est là, tous des hommes comme c'est la norme à l'époque, stylo à la main, fascinés par ce qu'ils voient dans le box des accusés, deux femmes, deux sœurs et la question qui
12:00 flotte dans toute la salle comment des femmes ont-elles pu faire ? Un grand quotidien national appellera l'affaire la boucherie des femmes. Le titre restera. Au procès, Sakina parle beaucoup. Les journaux de l'époque reproduisent ses aveux par le menu, les détails, la
12:20 froideur clinique de ses descriptions, la façon dont elle raconte chaque meurtre comme on récite une liste et cette expression qui deviendra dans tous les articles la mort avait passé. Sakina décrivant chaque meurtre avec ses quatre mots, les journalistes de l'époque n'en
12:39 revenaient pas de la banalité du ton. Au procès, Raya et Sakina tentent un argument de défense. Elles étaient des victimes de leur époque, de la pauvreté, de la guerre, de leurs maris, la famine, la maladie, le destin, dit Sakina au tribunal.
13:01 Nous n'avions pas le choix. Les juges ne sont pas convaincus, les preuves sont accablantes, 17 corps, les bijoux retrouvés dans l'orfèvre qui les rachetait, les témoignages et Badia, la petite fille qui a tout vu et qui n'a pas menti. Le 16 mai 1921, le verdict tombe. Raya,
13:23 Sakina, leurs deux maris et leurs deux complices sont condamnés à mort par pendaison. L'orfèvre qui rachetait l'or des victimes en connaissance de cause écope de 50 prisons. Ils s'en tirent bien. 21 décembre 1921, il fait encore sombre quand on vient chercher les sœurs dans
13:43 leurs cellules. Raya et Sakina sont les premières femmes à être exécutées dans l'Égypte moderne. L'administration pénitentiaire n'avait jamais eu à préparer une telle exécution. Alors, on leur a cousu des vêtements d'exécution rouges spécialement créés pour elles, un rouge
14:01 vif presque violent sur leurs silhouettes. On ne sait pas ce qu'elles ont dit ce matin-là, si elles ont pleuré, si elles ont prié, si elles se sont regardées une dernière fois en sœurs. Mais ce qu'on sait, c'est qu'elles ont été pendues ce matin-là, le 21 décembre 1921, leurs
14:22 maris le lendemain, le 22. Et que quelque part dans cette ville, une petite fille de 10 ans, Badia, la fille de Raya, celle qui avait tout vu par un trou dans le mur, se retrouvait seule dans le monde, orpheline, marquée à vie.
14:44 Badia, fille de Raya, grandit dans l'ombre du crime de sa mère. Elle vivait dans un foyer portant le poids d'un nom que personne ne voulait porter. Elle mourut dans un incendie, le foyer où elle logeait prit feu. Beaucoup pensent que l'incendie fut allumé
14:56 délibérément par un proche d'une des victimes de Raya et Sakina [musique] en guise de vengeance. Elle avait témoigné contre sa mère, elle avait dit la vérité et elle a payé de sa vie. Comme l'écrit une source de l'époque, en plus d'un sens, sa mort aussi était sur
15:14 la conscience des deux sœurs. Voilà quelque chose de fascinant dans cette histoire. Raya et Sakina ne sont pas tombées dans l'oubli, pas en Égypte. Elles sont devenues des icônes de la culture populaire égyptienne. Films, pièces de théâtre, séries télévisées,
15:30 leur histoire a été racontée, réinterprétée, mystifiée des dizaines de fois depuis 100 ans. En 1953, le grand cinéaste Salah Abou Seif tourne Raya et Sakina, un film noir dans la tradition américaine avec les deux actrices les plus célèbres d'Égypte
15:47 dans les rôles titres. Le scénario est signé Naguib Mahfouz, oui, le futur prix Nobel de littérature. Le film est un triomphe. En 1985, [musique] une pièce de théâtre avec Shadia et Soheir El-Babli dans les rôles des deux sœurs fait salle comble pendant des mois.
16:06 Des séries télévisées suivront encore et encore. Un siècle après leur exécution, un roman égyptien récent propose une lecture radicalement différente. Et si Raya et Sakina étaient en réalité des résistantes anti-coloniales, [musique] délibérément diabolisées par l'autorité
16:23 britannique pour servir ? La révolution égyptienne de 1919 grondait. Tuer l'image de deux femmes du peuple, c'était aussi tuer le symbole de la résistance. Cette théorie est contestée par la majorité des historiens, mais elle dit quelque chose d'essentiel sur
16:39 la façon dont les marges de l'histoire se souviennent de celles que l'histoire officielle condamne. Il y a quelque chose de vertigineux dans le fait que ces deux femmes-là, meurtrières avérées, condamnées sur preuves, soient devenues des personnages
16:54 de légende. Pas des héroïnes au sens strict, mais des figures qui disent quelque chose sur la pauvreté, sur ce que la misère fait au corps et aux âmes, sur ce que les femmes sans protection dans un monde colonial pouvaient [musique] devenir. En Égypte, aujourd'hui, les mères ne
17:10 donnent pas les prénoms Raya et Sakina à leurs filles. C'est devenu un tabou. Ces deux prénoms [musique] portent le poids d'une histoire que chaque famille égyptienne connaît même vaguement. C'est la mesure de leur impact dans la mémoire collective.
17:25 Et dans tout [musique] le monde francophone, en France, en Belgique, en Afrique du Nord, personne ne les connaît. Pas un podcast, pas un épisode, [musique] rien. Jusqu'à ce soir. Raya et Sakina sont mortes il y a plus d'un siècle et pourtant, et pourtant
17:41 leur histoire n'a rien perdu de son vertige parce qu'elle parle de pauvreté, de ce que la misère absolue fait à l'humanité d'un être, parce qu'elle parle de femmes qui ont vécu dans les marges d'un monde colonial qui ne les voyait pas, parce qu'elle parle de
17:54 victimes invisibles, des femmes des rues sans famille puissante pour crier leur disparition, sans avocat pour défendre leur mémoire. 17 femmes sont mortes dans les ruelles [musique] du quartier Laban. Certaines vendaient leur corps pour survivre, d'autres cherchaient
18:10 simplement à améliorer discrètement leur sort. Toutes avaient un nom. Toutes avaient quelqu'un qui les attendait [musique] quelque part ou personne. Et c'est peut-être encore plus triste. La culture égyptienne a transformé [musique] Raya et Sakina en mythe, en film, en
18:28 chanson, en pièce de théâtre. C'est compréhensible, les monstres fascinent. Mais ce soir, j'ai voulu vous parler aussi des 17, de Kadra, la première tuée parce qu'elle avait menti sur [musique] ses gains, des autres dont on ne connaît parfois même plus le
18:43 prénom. Elles méritaient mieux que d'être enterrées sous des carreaux dans l'obscurité. Ce soir, elles ont eu une voix. À la prochaine dans l'ombre.